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Psychothérapie & sciences : amalgames & paradoxe

Ma découverte de la Somatic Experiencing et mes formations de thérapeute en Intelligence Relationnelle (IFS/théorie polyvagale/théorie de l’attachement) me confortent dans mes intuitions : la psychothérapie ne peut plus ignorer les résultats des recherches scientifiques sur la biologie du traumatisme psychique. Et en même temps, je ressens une limite quand certaines nouvelles thérapies veulent prouver l’efficacité de leur modèle en faisant des corrélations avec ces mêmes études scientifiques. Au milieu de ces discours, j’ai parfois l’impression que l’on oublie la prévalence du facteur humain dans la relation thérapeutique, facteur qui réside dans les “qualités d’être” de l’accompagnant, et qui ne saurait garantir la réussite systématique d’aucune thérapie.
Neurophysiologie, neurobiologie, neurosciences sont autant de champs scientifiques qui ont, si justement, mis en lumière l’existence d’une empreinte biologique des traumatismes, postulat avéré à partir duquel certaines nouvelles psychothérapies fondent leur enseignement. Persuadé de la pertinence de ce phénomène, il m’apparait néanmoins essentiel d’être au clair sur la manière dont on se positionne et sur l’intention du récit que l’on propose.


La psychothérapie peut-elle, aujourd’hui, se passer de la réalité physiologique du trauma ?

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Loin de l’image stéréotypée du psychanalyste classique, du psychiatre-médecin ou du psychologue universitaire et clinicien* – pour qui l’expression de leurs propres émotions et le sens de la réciprocité relationnelle (précieuse en cas de troubles de l’attachement chez le patient) ne sont tout simplement pas une priorité de par leur formation – les divers courants issus de l’approche humaniste et centrée sur la personne de ces dernières décennies ont mis l’accent sur le pouvoir guérisseur de l’empathie et de la compassion d’une part, et d’autre part, diverses thérapies se sont appuyées sur des études scientifiques (cf. par exemple les Thérapies Cognitives & Comportementales TCC) pour “gérer les émotions”.

Et en même temps, l’amour et les protocoles scientifiques peuvent-il suffire si on ne sait pas comment un traumatisme psychique est engrammé dans le corps humain ? Peut-on assurer la sécurité (psychique) de ses patients uniquement grâce à une empathie à toute épreuve fondée sur les  thérapies humanistes et une connaissance assidue des différents protocoles tels que ceux développées par les TCC, et autres applications de la psychologie scientifique ?


Assurer la sécurité psychique des patients

Développer une conscience de l’origine biologique et du fonctionnement du traumatisme permet au thérapeute, d’expliciter ce qu’il fait et pourquoi il le fait, ce qui a pour bénéfice de créer de la cohérence au niveau relationnel et d’assurer ainsi d’avantage la sécurité psychique des patients, car tout malentendu, flottement ou ambiguïté laissés dans l’implicite peuvent être facteur de renforcements de certains schémas relationnels, voir de traumatismes supplémentaires.

Cette nouvelle conscience permet également de ne pas se raconter que “l’amour suffit” (empathie, compassion…), car, comme en parentalité : “aimer ne suffit pas pour protéger”. Si l’amour suffisait, tellement plus d’enfance seraient déjà heureuses et sans blessure.

Même avec la meilleure volonté du monde, même avec la plus belle des qualité de présence, un thérapeute ne peut plus faire l’impasse sur les principes biologiques qui sous-tendent les difficultés psychiques rencontrées par ses patients.

Les dernières recherches scientifiques démontrent que la plupart des difficultés psychiques (anxiété, angoisses, dépressions, manque d’estime de soi, dépendance affective, addictions, etc…) sont corrélées à des États de Stress Post-Traumatique (ESPT), et notamment des traumatismes complexes du développement. Ces études démontrent que les traumatismes sont d’abord physiologiques avant d’être psychologiques et révèlent la nécessité d’une relation sécurisante à un autre individu pour s’en sortir. Toute situation émotionnelle difficile (vécue et non résolue grâce à l’aide d’un autre être humain), s’imprime en premier lieu dans la biologie de l’individu (système nerveux) avant d’avoir des effets sur le psychisme.

Même Freud reconnaissait en 1914 que, contrairement à ce qu’il soutenait au départ, ses hypothèses trouvaient leurs origines “essentiellement sur la biologie”. Mais ces déclarations semblent ne pas avoir trouvé résonance auprès de ses contemporains et des générations qui suivirent.


L’apport de la théorie polyvagale

therapie intelligence relationnelle
Dr. Stephen Porges, professeur au département de psychiatrie à l’Université of North Carolina et “père” de la Théorie Polyvagale (TPV).

La théorie polyvagale de Stephen Porges nous invite à reconsidérer certains postulats thérapeutiques. Étant des êtres relationnels, nous sommes biologiquement “câblés” pour être d’abord aidé par la relation avec un autre individu avant de nous débrouiller seul. Ainsi la guérison d’un trauma n’est biologiquement possible qu’à travers la “co-régulation” (ce retour à une sécurité émotionnelle grâce au lien avec un autre individu qui est lui “régulé”, c’est à dire, calme et disponible pour être présent à l’autre ET en relation avec lui).

D’où l’importance des thérapies qui explicitent cette nécessité biologique d’un “engagement relationnel” du thérapeute qui irait au-delà de la simple empathie et compassion pour “s’engager” beaucoup plus dans la relation avec le patient. La théorie polyvagale nous donne en effet les moyens d’une congruence incarnée dans notre posture de thérapeute.

Il arrive parfois qu’un accompagnant (psy, thérapeute, etc…) se censure dans certaines de ses pensées, de ses ressentis ou de ses émotions (parfois par peur de blesser ou d’activer le patient), et ce décalage est souvent perçu dans l’implicite par le système nerveux de celui qui est accompagné. En cas de traumatismes en lien avec des expériences d’incohérence, chez le patient, celui-ci risque d’être “désécurisé” par l’incohérence captée inconsciemment au cours des séances.

Tout comme une bienveillance sincère et inconditionnelle pourra être perçue comme une menace par les personnes dont le système nerveux aura été marqué par des traumatismes du développement (cf. Théorie de l’Attachement). Les enfants confrontés dans leur histoire précoce à une forme de bienveillance mais associée à des comportements inappropriés de la part de leurs parents ou des personnes censées les protéger, auront développé un sytème nerveux qui ne fera pas la différence entre une bienveillance sincère et authentique et de la manipulation. Ces systèmes nerveux traumatisés associeront inconsciemment toute forme d’empathie à du danger. Un processus biologique qui donnera lieu dans la vie future de l’enfant à des comportements tels que la “froideur”, le cynisme, le sarcasme, l’humour défensif ou encore la brutalité. Des “traits” de caractères qui ne sont en fait que des mécanismes de défense qui lui sont plus rassurants et plus familiers parce que, dans le développement de son système nerveux, la bienveillance aura été “apprise” comme “suspecte” puisque source de danger.

Au même titre que les émotions, ces “activations” du système nerveux autonome sont donc contagieuses. Ce principe biologique est toujours opérant entre tous les individus (implicitement ou explicitement), et donc, à fortiori, dans toute relation d’aide. La relation thérapeutique étant l’espace privilégié où se rejouent ces schémas relationnels liés aux blessures d’attachement, l’ignorance de ces principes physiologiques peut avoir des effets délétères sur le système du patient, en général à son insu. Il se retrouvera parfois avec certains de ses traumatismes renforcés, voir, en accumulera d’autres (c’est ce que l’on voit chez ces personnes qui jurent de ne plus jamais retourner voir un “psy” de leur vie).

Les thérapies qui n’ont pas encore intégré ces connaissances scientifiques dans leurs modèles, de par la méconnaissance de notre réalité physiologique et de par l’ignorance des lois propres au traumatisme, peuvent les renforcer, voir en générer d’autre.

La Terre, la Nature et le Vivant répondent bel et bien à des lois qui leur sont propres : les traumatismes ne font pas exception.


Les thérapies basées sur des principes scientifiques peuvent-elles s’affranchir du facteur humain ?

Il est nécessaire de connaître la physiologie et la neurobiologie du traumatisme pour, non seulement comprendre son fonctionnement mais aussi le traiter. Cependant, il est aussi important d’être vigilant dans la façon de présenter les choses et ne pas faire de raccourci entre “psychothérapie” et “science”. Car la psychothérapie n’est pas issue de la science (bien qu’elle découle de la psychiatrie qui, elle, était au départ médicale). Une méthode psychothérapeutique qui se base sur un modèle neuro-scientifique ou même sur de la physique quantique n’en devient pas pour autant de la neuroscience ou de la physique quantique…

La psychothérapie, c’est fondamentalement «prendre soin de l’autre à travers une relation thérapeutique». Il s’agit du désir même de prendre soin du lien. C’est la volonté d’aider l’autre en faisant de la relation la base qui a tant manqué. On est loin d’une approche scientifique. La psychothérapie est de nature “humaine” : cette nature qui comporte sa part de mystère, d’aléatoire, d’arbitraire et surtout son absence de règle scientifique.

Thérapie TPV
Toni Herbine Blank

Comme le dit Toni Herbine-Blank, formatrice en IFS (Sytème Familial Intérieur) et  créatrice du modèle de thérapie de couple “IFIO” (Intimacy From the Inside Out), le “Self” (cette instance intérieure invoquée en IFS que l’on pourrait appeler la Conscience, ou l’Âme et grâce à laquelle la guérison guidée par la compassion peut opérer) est de l’ordre du mystique. Il est toujours délicat de faire des “recherches scientifique” sur ce qui relève du mystère.

La science, elle, s’intéresse aux objets et à la mesure. Elle est passionnante. Elle prend un objet, le mesure, voit si quelque chose de nouveau se produit, évalue le résultat, met le tout en chiffres et le publie. Et ceux qui vendent “l’efficacité” de leur méthode psychothérapeutique sous prétexte qu’elle serait “scientifique” font là – consciemment ou inconsciemment – un malheureux contre-sens.

Les thérapeutes en “psycho-physiologie” ou en “neuro-psycho-biologie” ne doivent pas croire qu’en devenant physiologiste ou neuro-biologiste, ils en seront de meilleurs psychothérapeutes. Ces connaissances “techniques” sont des soutiens et des gages de sécurité au service des patients et de leur traumatismes mais ne remplaceront jamais, chez l’accompagnant, cette qualité d’être, cette disponibilité intérieure, cette conscience, cet ancrage et cette aptitude à une profondeur de connexion qui sont autant de conditions réunies pour que l’individu puisse se sentir en confiance et se rendre disponible à une guérison et une évolution intérieur de son être.

Alors restons vigilants sur ce que l’on se raconte et ne faisons pas d’amalgame. Sinon le risque de vivre des expériences difficiles augmente. Et à une époque de popularisation des accompagnements à la santé mentale (thérapies brèves, énergétiques, psycho-corporelles et autres…), la vigilance (sans tomber dans la psychose pour autant) sont plus que jamais de mise.


Sortir du clivage “science vs psychothérapie” grâce à leur paradoxe intrinsèque…

En conclusion, la connaissance des principes biologiques du traumatisme devient indispensable pour accompagner en sécurité les patients traumatisés.

Et en même temps, tout le paradoxe réside dans le fait que :

Autant ces connaissances ne permettent pas de se passer des qualités humaines incarnées d’un bon thérapeute, autant l’incarnation de ces qualités sont soutenues par la connaissance et l’intégration de ces mêmes principes biologiques.

therapie intelligence relationnelle enfant psychotherapie

La valeur d’un thérapeute résidera toujours plus sur ses qualités humaines d’empathie, de compassion incarnée et d’aptitude à la sécurité relationnelle (innée ou acquise) que sur ses connaissances techniques. Soutenues par un véritable travail continu sur soi, ces qualités peuvent ensuite être au service du patient grâce à une maîtrise des structures, des règles et des principes scientifiques de sa méthode.

Une sécurité relationnelle incarnée représente la base sur laquelle la relation humaine pourra se déployer. Car autant l’empathie sans la colonne vertébrale d’une structure scientifique n’assure pas la protection du patient, autant la maîtrise de l’outil sans la puissance empathique et incarnée d’un thérapeute est hasardeuse. Pour que la psychothérapie prenne réellement soin de l’autre ET le protège, il est primordial d’intégrer ces principes neuro-biologique du trauma, sans pour autant les considérer comme une finalité en soi. Et-ce, même si certains scientifiques ne voient pas toujours d’un bon oeil l’application de la science au champ de la psychothérapie.

Ouvrons-nous à un dialogue respectueux entre ces deux champs dans une intention d’enrichissement mutuel en demeurant transparent, réaliste et explicite sur les apports de chacun. Car même s’il est important de garder à l’esprit que c’est la science qui sert la thérapie d’aujourd’hui et non l’inverse, une considération juste et compassionnelle de l’Humain pourrait également beaucoup apporter aux démarches scientifiques de demain.


* Ces formules sont exprimées avec un infini respect pour ces professions et dans la conscience que nombre d’accompagnants issus de ces parcours et écoles se sont également ouverts à des approches plus “relationnelles”.

Pour élargir le spectre :

“Biologie et psychothérapie” (lien)

“Efficacité de la psychothérapie ou comment la science répond à une question intime” (lien)

“Psychothérapie dans tous ses états” (lien)

“Distinguer la science de la pseudoscience” (lien)

“Max Pagès, précurseur de l’intégration” (lien)

“Les facteurs communs de succès des psychothérapies ?” (lien)


 

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